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Un Avocat Débutant

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On connaît des hommes et des femmes politiques qui, après avoir exercé des fonctions ministérielles, rejoignent un grand cabinet d'avocats où leur carnet d'adresse est parfois plus utile que leur compétence. Pierre Joxe n'est pas de ceux-là. Rappeler qu'il a été ministre de l'Intérieur sous François Mitterand et membre du Conseil Constitutionnel entre 1992 et 2010 n'est qu'un faible aperçu de son immense carrière. À plus de 70 ans, ce n'est ni pour l'argent, ni pour la gloire qu'il se consacre au droit des enfants puisqu'avocat commis d'office, il assiste gratuitement des prévenus mineurs sans ressources. La qualité principale du livre qu'il vient de publier Pas de quartier? (Fayard) est d'être à la fois celui d'un avocat débutant dont on imagine la tête du commissaire de police qui le voit arriver et celui d'un homme politique chevronné.

L'avocat débutant a d'abord fait ses classes en observateur dans une quinzaine de tribunaux pour enfants en France et dans quelques pays d'Europe ainsi qu'à New-York. Et c'est avec un indéniable talent de conteur qu'il rapporte des audiences emblématiques du discours politique sécuritaire, les casseurs du 9-3, les incendiaires de voitures, les petits roms, le bizness de la drogue, le viol ou l'inceste. Pierre Joxe sait mettre en scène les couleurs et les douleurs de ces vies, les ratés de certaines décisions, décrire par le menu le temps du crime et celui de la justice.
Mais dans la dernière partie du livre, ce n'est plus l'avocat débutant qui parle. Pour analyser ce qu'il a observé, Pierre Joxe convoque l'histoire du droit des mineurs, le droit comparé, les travaux des diverses disciplines sur ces sujets, regrettant au passage que nos ministres successifs les ignorent superbement.

A propos de droit comparé, j'y ai découvert que c'est grâce à l'appel lancé par des clubs de femmes de l'Illinois que fut créé en 1899 à Chicago le premier tribunal pour enfants. J'y ai aussi appris que la loi fédérale suisse, entrée en vigueur en 2007 après une gestation de vingt ans, se veut résolument protectrice envers les mineurs. Résultat: la délinquance a baissé de 8% entre 2009 et 2010. C'est également le cas pour l'Espagne où, comme en Suisse, un régime protecteur est associé à des moyens adaptés aux besoins, l'un n'allant pas sans l'autre.

Aux Etats-Unis où les débuts étaient prometteurs, les moyens sont conséquents mais le budget fédéral les accordent uniquement aux Etats qui acceptent de modifier leur législation dans le sens d'un abaissement de l'âge de la majorité pénale. L'Etat du Kansas doit être le grand gagnant: on peut y être jugé comme un adulte en cas de crime grave dès l'âge de 10 ans. Quant à l'Angleterre, exception faite de l'Ukraine et de la Russie, c'est le pays européen qui emprisonne le plus de jeunes. Merci Tony Blair.

Mais c'est évidemment à l'égard des politiciens français que Pierre Joxe a les mots les plus durs, d'autant qu'il était membre du Conseil Constitutionnel sous Chirac et Sarkozy et a assisté impuissant à la fuite en avant législative destinée à saborder l'ordonnance de 1945 et à suivre le mauvais exemple américain. On lui saura gré de ne pas épargner la gauche lors qu'elle s'est compromise et de saluer les actes de résistance du service public de la justice quand ils visent à limiter les dégâts de certaines lois entrées récemment en vigueur.

Si Messieurs Perben, Hortefeux, Besson et Guéant s'interrogent sur leur avenir professionnel, on ne peut que les inciter à suivre l'exemple de Pierre Joxe. Mais ne serait-il pas plus utile que les futurs politiciens, de droite comme de gauche, commencent par là?

Pierre Joxe: Pas de quartier? (Fayard)
Les chroniques de Caroline Eliacheff sont à écouter sur France Culture.