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Sara Bertin

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Moi, J'ai été Experte Dans Une Agence De Notation...

Posted: 01/23/2012 11:22 am

Les jeux sont faits. Les trois grandes agences de notation ont rendu leur verdict. Pour Standard & Poor's, la France a perdu son AAA- alors que pour Fitch, la plus petite des trois, elle le mérite toujours, quant à Moody's, elle, elle s'accorde trois mois de réflexion supplémentaire. Trois agences, trois jugements! 

Les notes des agences, même le fameux AAA, sont une opinion. Elles ne sont ni une vérité, ni une recommandation d'achat ou de vente. Une simple opinion. Les agences le disent, elles l'écrivent, et le revendiquent aussi. Lorsqu' investisseurs et émetteurs les trainent devant les tribunaux, les agences se targuent de l'article 1 de la Constitution américaine - celui du "free-speech" - de la liberté d'expression.

Une opinion certes, mais une opinion bien souvent décriée. Les agences n'ont pas bonne presse : crises des pays asiatiques qu'elles n'ont pas vu venir, société Enron qu'elles considèrent en pleine forme quelques jours avant sa faillite et plus récemment la débâcle des sub-primes. Le gouvernement américain les juge en partie responsable de la crise économique et financière de 2008. La semaine dernière, lorsque Standard and Poor's abaisse la note de neuf pays européens dont la France, c'est la colère des instances européennes que les agences subissent.

Il est reproché aux agences d'être sujettes aux conflits d'intérêts, les émetteurs depuis les années 70 payant pour être notés. La Financial Crisis Inquiry Commission, commission d'Enquête américaine sur la crise financière, dans son rapport de 662 pages publié en janvier 2011, fait la part belle à la notation des produits structurés et aux commissions engrangées par les agences. Plus les notes étaient élevées, plus gros était le montant des produits, plus hautes étaient les commissions des agences. Les analystes comme les arrangeurs gagnaient plus quand les notes étaient élevées. Concernant la notation dite souveraine- celle des états, cet argument est fallacieux. Le coût d'une notation pour un état n'est pas public, mais les revenus de Moody's le sont (environ 2 milliards de dollars pour Moody's en 2011).

Jamais le prix de la notation d'un pays ne sera assez élevé pour qu'une agence y risque sa réputation, donc son business.

Il est également souvent dit que les agences se trompent. La preuve, leurs notes sont de piètres indicateurs des crises à venir (en anglais).
La remarque ne tient pas debout, le métier des agences est d'anticiper le futur, mais le futur est contingent donc non contestable. Ce critère, par définition, ne peut s'appliquer pour évaluer la qualité du travail des agences.
L'histoire de la notation est liée à celle des Etats Unis. Au temps de la conquête de l'Ouest et du développement du train, John Moody, jeune entrepreneur de Wall Street, crée l'échelle de notation. Un système simple : quelques lettres de l'alphabet permettent de comparer l'incomparable, le risque de la dette d'une société avec celui d'une banque ou d'un Etat.

Un siècle plus tard, les agences notent plus de 2 millions de titres financiers (en anglais). Elles sont devenues la pierre angulaire des marchés de dette. Jusqu'en 2007, Moody's, société cotée, chouchou des marchés et du légendaire Warren Buffet, affichait des marges opérationnelles mirobolantes. Le cours de son action flamboyait. Ce pouvoir, tel celui accordé aux grandes stars, les agences l'ont sans doute cherché mais elles ne l'ont pas demandé. Il leur a été en partie offert par les régulateurs. Des accords de Basle II à la Banque Centrale Européenne, au cours des années 2000, la notation se voit inscrite au cœur de nombreuses régulations. La notation devient une norme. Le pouvoir des agences augmentent.

Un pouvoir bien démesuré au vu des ressources et méthodes des agences.

Dès 1999, le Fond Monétaire International (FMI) s'interrogeait sur les méthodes utilisées pour noter les pays. Force était alors de constater que chaque analyste couvrait en moyenne 7 pays. Dans une agence de notation, au début des années 2000, j'ai suivi simultanément quatre pays Européens et trois du Maghreb. En 2011, entre crise souveraine et Révolution de Jasmin, c'eut été impossible.
Chaque année, les analystes des agences visitent les pays afin de remettre à jour leurs études. Mais là où ils envoient deux analystes pour deux jours sur le terrain, le FMI dépêche cinq économistes pendant quinze jours.

Contrairement aux comptables et autres experts, la notation est un domaine où l'expert s'autoproclame, décidant lui-même des outils de son expertise. Pour fonder leur jugement, les agences depuis peu utilisent une méthodologie. De temps à autre, ces méthodologies changent, chaque agence concoctant la sienne, invitant les intervenants des marchés financiers à commenter. Derrière ces changements, point de comité scientifique. Les résultats des recherches universitaires récentes en matière de crise financière ne sont jamais incorporés voir même cités.

De plus, l'univers d'études des agences ne comporte que les pays qu'elles notent et non tous les pays. Leur échantillon est donc biaisé. Coquetterie de statisticien, me direz-vous. Pas tout à fait, car ces pays subissent également des crises. De ces crises il y aurait aussi beaucoup à apprendre.
Envers et peut être contre elles-mêmes, les agences ont toujours autant d'importance. En dépit de toutes les critiques, l'échelle de notation est devenue un étalon presqu'aussi incontournable que le système métrique.

Ces artisans du risque que sont les agences n'expriment qu'une opinion, la leur. Elles font leur métier. Ne leur demandez pas d'en faire un autre. Aussi bon ou mauvais que soit le pain de votre boulanger, jamais celui-ci ne sera votre chirurgien.

Alors qu'aujourd'hui, les régulateurs de tous pays cherchent à sevrer les marchés financiers de la notation, voilà les agences à nouveau au cœur du débat, conviées à la place d'honneur. Elles se voient décerner un énième pouvoir, l'ultime : celui d'évaluer les programmes politiques. Mais ne serait-ce pas là la prérogative du citoyen dans un régime démocratique?